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Lorsqu'Emma reprit ses esprits, Coyot s'était calmé. Elle ne comprenait pas trop ce qu'il s'était passé et pensait que ce qu'elle avait vu n'était que chimère. Du moins elle s'efforçait de croire que ce qu'elle venait de vivre n'était qu'un de ces stupides rêves sans signification. Mais étrangement, elle sentait que cet évènement avait été bien réel, aussi incroyable fut-il. Cependant son esprit lui prohibait cette pensée. Il est incroyable comme l'esprit humain a tendance à condamner certaines pensées, comme pour se protéger de la vérité lui semblant trop dure. Car ces pensées sont, on s'en doute bien, trop souvent véridiques...
Emma se refusait de croire que cet évènement puisse être réel. Coyot la tira de ses pensées en lui apportant un gros volume dont la reliure en similicuir portait le titre " Album Photo " en lettres imitation or, qu'il avait sûrement trouvé dans le grenier. Elle chassa cette idée de son esprit : en effet, comment Coyot aurait-il pu trouver ce vieil album dans le grenier, alors que la porte de celui-ci restait fermée à double tour ? Bien sûr, la clé était sur la porte, mais ... Coyot était un chien ! Il posa l'album devant elle, et entreprit de tourner les pages.
" Non, cela est impossible ... un chien ne peut pas tourner les pages d'un livre ..."
La première fois qu'elle l'avait vu, Emma avait senti que Coyot n'était pas un chien ordinaire. Mais de là à entrer dans une maison soigneusement fermée à clé, écrire des messages sanglants sur les murs, ouvrir des portes fermées à double tour, et tourner les pages d'un livre ... Elle devait pourtant se rendre à l'évidence : Coyot avait fait tout cela devant ses yeux, elle était forcée d'y croire.
Coyot s'arrêta soudain de tourner les pages, vers la fin de l'album. Il regarda Emma dans les yeux, et mit la patte sur une photo la représentant quand elle n'avait que cinq ans. Ses longs cheveux roux lui tombaient sur les épaules, et elle contemplait de ses grands yeux verts un petit chiot qu'elle tenait dans ses bras. Emma regarda Coyot, puis la photo... Aucun doute : les mêmes longues oreilles, les mêmes yeux noisette, la même robe miel : le chiot qu'elle tenait dans les bras était ... Coyot ! À l'instant même où elle comprit, elle sentit comme une lame lui lacérer le coeur : lorsqu'elle avait cinq ans, elle avait un petit chiot nommé Coyot. Ses parents l'avaient acheté pour elle, mais ils regrettaient leur achat. Un jour, ils prétextèrent aller le promener. Ils le firent monter dans la voiture, pour ensuite le lancer par la fenêtre à plus de cent kilomètres par heure sur une autoroute. Le chiot, blessé, le corps brisé, tomba dans un fossé. Il réussit non sans peine à en sortir, et se traîna sur la chaussée, pour tenter de retrouver ses maîtres, en qui il n'avait pas perdu confiance. Mais il se fit écraser par un camion. Elle se souvint aussi ce que ses parents lui avaient dit quand ils étaient rentrés sans le chiot :
" Ton Coyot s'est échappé dans la forêt, ta mère et moi avons pensé qu'il serait plus heureux là-bas qu'avec nous ... si tu veux, un jour on pourra aller lui rendre visite dans sa nouvelle demeure, hein Emma ? "
Lors de l'accident qui avait tué ses parents, Emma était tombée dans le coma et avait oublié ce chiot. Coyot était revenu pour empêcher le temps de tuer ce souvenir, et lui ouvrir les yeux sur la vérité.
Elle était bouleversée : ses parents qu'elle avait placés au-dessus de tout, les prenant comme modèle de bonté, n'étaient en fait que des monstres de cruauté égoïstes et n'ayant que faire de la souffrance d'un pauvre chiot innocent. Ils lui avaient toujours caché ce côté de leur personnalité, gardant jalousement ce secret entre eux. L'entendre de leur bouche aurait peut-être apaisé l'âpre déception qu'Emma ressentait à présent. Elle aurait été prête à donner sa vie pour ces deux êtres qu'elle croyait plus dignes de vivre qu'elle-même.
Elle prit Coyot dans ses bras, et éclata en sanglots. Le pauvre avait tellement souffert, et pourtant n'avait jamais perdu confiance en ses maîtres, qui l'avaient lâchement donné en pâture à la mort. Il voulait seulement montrer à Emma de quoi sont capables les humains, que l'on surestime souvent dans leur altruisme, les croyant dignes de confiance, et leur donnant trop facilement notre coeur. Car Coyot avait été noyé dans son amour. À aucun moment il n'avait essayé de se dérober à son horrible destin, espérant toujours que ses maîtres fussent plus cléments, espérant, espérant ... Il mourrut sans les bras d'Emma.
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